Le Compte Rendu de RMM : Un document "Administratif » (presque) inaccessible ?
Me Chrystelle BOILEAU et Dr JP CHEMLA
Bien au-delà d'un simple compte-rendu, la RMM est une analyse collective, rétrospective et systémique de situations médicales ayant conduit à un événement grave (décès, complication, dommage évité de justesse).
Son objectif fondamental, tel que défini par la HAS en 2009, est double : pédagogique et d'amélioration continue de la qualité et de la sécurité des soins. La RMM est un espace de travail interne et de réflexion d'équipe, mené a posteriori. Sa philosophie est claire : il ne s'agit jamais de désigner un responsable ou un coupable. L'unique finalité est de comprendre les mécanismes en jeu (organisationnels ou comportementaux) pour améliorer concrètement les futures prises en charge. Pour garantir la sincérité et la transparence des échanges – essentielles à l'atteinte de ses objectifs – la RMM exige une confiance totale. C'est pourquoi il est impératif de se garder de tout blâme individuel. Rappelons que l'obligation de secret professionnel s'impose à toute personne assistant à cette revue (articles L.1110-4 du Code de la santé publique et 226-13 du Code pénal). La question de la communication de la RMM est un point de tension récurrent et complexe dans le contexte médico-légal. Contrairement aux documents régis par l'article L.1111-7 du Code de la santé publique accessibles au patient ou à ses ayants droit, la RMM n'est pas automatiquement communicable comme une pièce du dossier. D'ailleurs, elle est censée ne pas mentionner le nom du patient, se concentrant sur les faits factuels et l'analyse systémique. Toutefois, la RMM est considérée comme un document administratif. C'est là que le droit d'accès prend une toute autre dimension, en vertu de l'article L.311-1 du Code des relations entre le public et l'administration. L’Avis de la CADA du 21 avril 2022 qui indique que la RMM est communicable, est un point de bascule juridique, émis, cependant, sous d'importantes réserves.
Selon la CADA (2), pour être transmise, la RMM doit être occultée de toute information personnelle de tiers ou révélant, de la part de personnes nommément désignées ou facilement identifiables, autre qu'une autorité administrative, un comportement dont la divulgation pourrait leur porter préjudice. En d'autres termes, pour être communiquée, la RMM doit être doublement anonymisée : non seulement l'identité du patient doit être absente, mais elle ne doit surtout pas nommer un praticien suggérant qu’il pourrait être responsable d’un manquement dans la prise en charge.
Ceci soulève une interrogation majeure : si une RMM conclut qu'une autre décision aurait pu engendrer une issue plus favorable, n'est-ce pas, de facto, un élément susceptible de porter préjudice, la rendant alors non communicable ? Au regard des conditions posées, seules les RMM qui concluent à une absence de comportement préjudiciable dont la divulgation pourrait causer un tort à un professionnel seraient juridiquement communicables.
En définitive, si la RMM tend à sortir de son sanctuaire de confidentialité absolue, son accès reste strictement balisé par une double exigence : la protection de l'anonymat des soignants et l'absence de grief individuel. La jurisprudence de la Cour d'appel de Paris du 16 mai 2024 sanctuarise la RMM en tant qu'outil de sécurité sanitaire, étranger au dossier médical et à l'expertise judiciaire.
Toutefois, l'ouverture prudente opérée par le Tribunal administratif de Limoges en octobre 2024 rappelle que le droit à l'information des usagers progresse, dès lors que les documents ne sont pas considérés comme des pièces de tiers. Le défi pour les établissements de santé sera désormais de maintenir la sincérité des analyses collectives sans que la crainte d'une transparence judiciaire ne vienne tarir la déclaration des événements indésirables.
RMM : Revue Mortalité Morbidité
CADA : Commission d’Accès aux Documents Administratifs
Mots-clés : Sécurité des Soins, Qualité, Droit du Patient, Confidentialité Médicale, Transparence Administrative
1-3e Guide RMM 241109 : Obésité patient.qxd– Revue de mortalité et de morbidité (RMM), Guide méthodologique Novembre 2009, HAS, Évaluation et amélioration des pratiques.
2-CADA, Avis du 21 avril 2022, Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), n° 20221585
3-Cour d'appel de Paris, Pôle 4 chambre 10, 16 mai 2024, n° 21/04056
4-Tribunal administratif de Limoges, 1ère chambre, 8 octobre 2024, n° 2400735