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Edito
L'insaisissable preuve de l'absence de conséquence : Une "probatio diabolica" pour les médecins
Me Noémie TORDJMAN et Dr JP CHEMLA
La responsabilité civile médicale traverse une mutation silencieuse mais profonde, redéfinissant les équilibres classiques entre victimes, praticiens et assureurs. Au cœur de cette évolution se trouve la notion de perte de chance, un concept juridique subtil qui permet d'indemniser la disparition d'une éventualité favorable, même si le lien de causalité direct entre la faute et le dommage final ne peut être scientifiquement établi.
Pendant des décennies, la jurisprudence a exigé que cette perte de chance soit « réelle et sérieuse ». Cette barrière visait à écarter les préjudices purement hypothétiques. Or, sous l’impulsion d’une volonté de protection accrue des victimes, la Cour de Cassation a progressivement érodé ce rempart.
L'inflexion a débuté par l'indemnisation de pertes de chance jugées « même faibles » ou « minimes ». En abandonnant l’adjectif « sérieux », la haute juridiction a ouvert la voie à une approche quasi systématique de la réparation. Mais c’est une série d’arrêts, initiée le 22 juin 2017 et confirmée à plusieurs reprises (notamment le 24 octobre 2019), qui marque une rupture conceptuelle majeure.
Dans ces affaires, souvent dramatiques — retards de césarienne de quelques minutes ou délais dans la transmission de résultats biologiques — les cours d’appel avaient rejeté les demandes d’indemnisation. Les magistrats du fond s'appuyaient sur l’absence de lien de causalité scientifique : le handicap de l’enfant ou le décès de la patiente paraissaient inéluctables au regard de l'état clinique initial, indépendamment du manquement médical.
La censure de la Cour de Cassation est tombée avec une formulation qui fera date : la Cour d'Appel ne pouvait statuer ainsi « sans constater qu'il pouvait être tenu pour certain que les fautes n'avaient pas eu de conséquences sur l'état de santé ».
L’implication de cette tournure de phrase est colossale. En droit commun, il incombe au demandeur (la victime) de prouver l'existence d'une perte de chance. Ici, la Cour opère un renversement de la charge de la preuve. Ce n'est plus à la victime de démontrer que la faute a réduit ses chances de guérison ou de survie, mais au défendeur — le médecin ou l'établissement de santé — de prouver avec certitude que sa faute n’a eu absolument aucune incidence.
Ce glissement juridique se heurte à une réalité de terrain : la pratique de l'expertise médicale. L’expert médecin, par formation et par rigueur scientifique, évolue dans le monde du probable et des statistiques. Affirmer avec une certitude absolue qu'un retard de dix minutes n'a eu aucune influence sur un métabolisme complexe est une gageure scientifique.
En exigeant une preuve « certaine » de l'absence de conséquence, le juge place les experts et les défendeurs face à une probatio diabolica (une preuve impossible). Le droit s'affranchit ici de la causalité scientifique pour imposer une causalité juridique normative.
Si l'on suit cette logique, dès lors qu'un manquement est constaté (un retard, un oubli, une erreur de transmission), l'indemnisation de la perte de chance devient la règle et son rejet l'exception.
Plusieurs questions se posent alors :
- La pérennité du système assurantiel : Si le risque devient quasi systématique dès l'erreur technique, quel sera l'impact sur les primes de responsabilité civile professionnelle, déjà élevées dans les spécialités à risque comme l'obstétrique ?
- La place de l'expert : L'expert ne risque-t-il pas d'être réduit à un simple valideur de manquements, puisque sa conclusion sur le lien de causalité est neutralisée par l'exigence de certitude négative ?
- L'équité : Est-il juste de faire peser sur le corps médical la charge d'une incertitude que la science elle-même ne peut lever ?
Références juridiques :
- Cass. 1re civ., 5 juil. 2017, n° 16-21.510
- Cass. 1re civ., 22 juin 2017, n° 16-21.296
- Cass 24 octobre 2019